Chroniques

Comme un fil de soie, sur une toile d’araignée…

Je couvre ma femme d’un regard rempli d’amour ; son rire, je l’écoute, je l’entends, je m’en délecte comme de ma première tétée.  Je la regarde, qui me regarde, qui me taquine, qui caresse son ventre, ce « gros ballon » comme elle l’appelle, qui est, apparemment, son plus précieux trésor, plus précieux que la prunelle de mes yeux. Elle est si belle, même malgré ses traits tirés par la fatigue de ce long voyage qu’on a entrepris, et qui sera bientôt fini. Elle change de position, allonge ses jambes pour se mettre à l’aise et je l’aperçois sur le rétroviseur qui ferme ses yeux, pour s’accorder un peu de répit. Malgré l’air conditionné, je sais qu’elle a chaud, même si elle ne veut pas l’avouer, pour ne pas m’inquiéter.  Je lui conseille de se détendre, j’abaisse la température, pour la mettre à l’aise. Je la vois qui sourit, les yeux fermés, qui me dit « merci chéri »… « Chéri », ce mot qu’elle me répète sans cesse, ce titre qu’elle m’a donné depuis qu’on s’est rencontrés, qu’on s’est aimés. Rencontre… Je m’en souviens encore comme d’hier, ce fameux jeudi soir, où j’étais allé féliciter mon meilleur ami qui se mariait. Je l’avais vue, elle était si belle, si douce, si souriante, si agréable, si …. »Enchantante », que j’ai tout de suite reconnu la « femme de ma vie ». Elle m’a plu dès le premier regard et il n’a pas fallu réfléchir longtemps pour me jeter à l’eau, je l’ai épousée trois mois plus tard. J’étais convaincu d’avoir fait le bon choix. Et, aujourd’hui encore, j’en suis profondément sûr et certain. Je crois en elle, en nous, avec une ferveur et une foi inébranlables. Elle m’aime, me chérie, me soutient, comme personne d’autre, et, en réalité, j’ai pris conscience que ce rôle ne peut être tenu que par notre moitié. Je me suis rendu compte que je suis devenu avec elle, un seul être, et, dans ma tête, ce verset de la bible prend tout son  sens : l’homme quittera son père et sa mère pour ne former qu’un seul être. Cet être, il s’est matérialisé et grandit sous nos yeux émerveillés. Il n’est pas encore venu au monde, ce petit bout d’amour qui ne devrait pas tarder, mais nous l’aimons déjà. Je m’amuse souvent à poser ma main sur le ventre de sa maman pour le sentir bouger, et, à chaque fois, on dirait qu’il me sent et veut lui aussi me dire bonjour. Et, immanquablement, à chaque fois, je suis ému, traversé par un frisson d’émotion intense, mu par un espoir indescriptible, mais, à coup sûr, celui d’être père, d’aimer, de chérir, de protéger mon enfant jusqu’ ce que la mort nous sépare. Je le protègerai contre la vie, contre tout ce qui pourrait lui nuire, et, je sacrifierai la mienne s’il le faut, pour lui rendre la sienne belle. Cet espoir est d’autant plus fort, quand je pense à toutes les difficultés qu’on a rencontrées avant de pouvoir vivre cette joie, à tous ces médecins, praticiens, spécialistes qu’on a sollicités pour faire cet enfant.  Ce long chemin que nous avons traversé, tous ces amis qui en avait quand nous on peinait à en faire un, et, un beau jour, Dieu nous a offert le meilleur des cadeaux,  ma femme m’a annoncé, les larmes aux yeux, que nous allions avoir un bébé. Des mois sont passés depuis ce merveilleux jour, inoubliable, et là, aujourd’hui, je la regarde, changée, son beau ventre pointant, son visage lumineux, malgré la fatigue, et je remercie le ciel de m’avoir offert une vie pareille. A force de patience, j’ai pu arriver à trouver mon bonheur : une femme extraordinaire, un enfant à venir, une bonne situation sur le plan professionnel, des amis et famille qui m’aiment. Que demander de plus ? Alhamdoulilah, je me dis. D’ailleurs, je regarde l’heure, car ces derniers m’attendent.  On a fait le déplacement ma femme et moi pour les voir et fêter la Koritè avec eux. Il va bientôt faire cinq heures du matin. Inchalla, on devrait bientôt arriver…J’essaie de me concentrer d’avantage mais ce faisceau trop lumineux qui vient d’en face m’empêche de bien voir, il fait nuit, je ne vois rien, rien d’autre que ce faisceau qui se rapproche de plus en plus, qui m’illumine jusqu’au fond e l’âme, et puis, tout est noir.

J’ouvre les yeux, regarde autour de moi,  complètement perdu. Ou suis-je ? Me dis-je, Pourquoi suis-je là ? Je rêve ? Oui, surement, je dois être entrain de rêver parce que je n’ai rien faire ici. Je suis bandé partout, connecté à une machine, dans une salle froide,  assez banale, mais austère. Qui ne me présage rien de bon. Je veux tourner ma tête, mais mon Dieu, qu’elle est lourde, je n’arrive pas à soulever mon bras, et je commence à paniquer. Je tourne la tête dans l’autre sens, et je vois ma mère. Ma mère ? Non, je persiste, je rêve. Ce n’est pas possible. Ma mère est sensée être en France, moi, au Sénégal, On s’est parlé hier au téléphone, enfin, je crois. Là, elle dort, je vais tenter de la réveiller. Je l’appelé, mais, apparemment, ma voix est inaudible, je deviens de plus en plus désespéré. Que s’est-il passé ? Je me rappelle avoir été illuminé, puis, plus rien. Et là, je me retrouve dans un endroit complétement étranger, froid, qui sent le malheur, et même pire, qui sent la mort. Je me sens très fatigué mais la panique l’emporte sur ma lassitude, surtout quand je pense à ma femme. Oh mon Dieu, ou est-elle ? Je suis perdu dans les flots de questions qui m’électrisent quand j’entends ma mère crier. Oh, Oh ALLAH est grand, Oh, mon fils, tu es réveillé !!!!! Oh, merci mon Dieu crie-t-elle en m’enlaçant et en pleurant mon nom. Que se passe-t-il ? Je deviens de plus en plus angoissé. J’arrive à sortir péniblement ces quatre mots : Où est ma femme ?

 

Le visage de ma mère devient subitement blême, elle me dit que tout va bien et me demande d’attendre. Elle court appeler un médecin et une infirmière qui s’empressent de m’ausculter. Tour à tour, toute ma famille entre dans la chambre, visiblement soulagés et heureux de me voir, et, tour à tour, ils sortent un à un, et laisse mon père qui me regarde dans les yeux et me dit : Mon fils, rends grâce à Dieu car tu as frôlé de justesse la mort. Un camion a dérapé, ses freins ne fonctionnait pas et le chauffeur dormait apparemment ;  et vous êtes entrés en collision. C’est un miracle que t’en soit  sorti…Il s’arrête, visiblement trop ému, laisse couler librement ses larmes, et continue, malgré sa douleur évidente…cela fait 26 jours maintenant, tu es entré dans le coma et, nous tous, avons prié pour que tu nous reviennes. Alhamdoulilah….rends grâce à Dieu, il nous éprouve et nous impose sa volonté quoi qu’on puisse vouloir nous, ses simples esclaves. Il offre et reprend comme il veut, et, sois sur d’une chose, il n’éprouve que ceux qu’il aime. Le prophète Mouhamad est le meilleur des hommes, le préféré de notre seigneur, et portant, il lui a arraché son père avant sa naissance, sa mère, à son bas âge,  son grand père qui l’a recueilli, son oncle, qui l’a élevé, sa femme qu’il a aimé profondément, sa fille, jeune, son fils qui n’avait que un an et quelques mois. ..

 

Un frisson glacial me traverse le corps, une vague de détresse s’empare de mon esprit, mais, celui-ci ne veut pas décoder le message que mon père veut me passer. Il poursuit…Malheureusement, Dieu nous a enlevé ta femme et les médecins n’ont rien pu faire pour votre enfant. Mais, comme je t’ai dit, nous n’avons pas d’autres choix que de se plier à la volonté divine. Sois fort et surtout, je t’ai éduqué dans la piété et la foi, ils seront tes meilleurs alliés en ce moment mon enfant. Je sais que c’est un grand malheur qui s’est abattu sur nous, mais, il faut l’accepter et surtout le surmonter. Qu’ALLAH te donne la force de traverser cette épreuve mon fils. ..    Et il se tait. Il me regarde, moi, je le regarde, mais je ne le vois pas. Je me retourne, pour remettre de l’ordre dans mes pensées, mais, c’est peine perdu. Je sens sa main sur mon bras, il tente désespérément de me réconforter mais,  c’est peine perdu…Réconfort…Ce mot me rappel trop ma femme. Ma femme, celle que j’ai aimé comme jamais, celle qui partageait mes nuits, mes jours, mes joies, mes peines, mes tristesses, mes succès, celle avec qui j’étais sensé finir ma vie, celle qui devait me donner ce cadeau si précieux qu’est un enfant, celle qui représentait toute ma vie, toute mon existence, tout mon avenir, tout mon espoir… N’est plus…Je ne peux pas le croire, non, et si jamais c’est le cas, que l’ange qui est venu la prendre vienne me chercher, je ne veux pas rester seul sur terre sans mes deux amours, je ne pourrais pas vivre sans eux, non, c’est impossible. La douleur devient intenable dans mon cœur, ma poitrine est lourde, elle va exploser, j’étouffe.  Je ne retiens plus ce flot de larmes qui se déverse sur mon visage, qui mouille mes pansements, ravives mes blessures. Elles ne sont rien comparées à celle de mon âme qui se déchire, de mon cœur brisé, en lambeaux. Oh mon Dieu, pourquoi moi ? Pourquoi, après temps de temps, de patience, d’endurance, tu nous as offert une lumière qu’on a failli touchée, et que tu as soudain éteinte ? Je ne comprends pas, et là, je me rends compte que la vie n’a ni sens ni logique. La mienne ne vaut plus rien et je de toute façon, je ne veux plus la vivre.

 

Je vois ma mère qui pleure en silence et qui me dit, la voix étranglée : Mon fils… Allah est témoin que si je pouvais intervertir nos places, je le ferais sans hésiter car te voir souffrir mes insupportable. Elle fond en sanglots, mes sœurs aussi. Je vois ma belle-famille qui entre dans la chambre, ma belle-mère, qui me rappelle si fort ma femme, a le visage dévasté. La voir enfonce le couteau dans la plaie et je ferme les yeux, incapable de subir d’avantage de souffrances et de peine, incapable de sentir davantage de douleur chez chacun de mes proches, une douleur lancinante, permanente.

 

Je ferme les yeux, pour échapper à tout ça, à cette réalité qui me pèse, et que j’essaie de fuir vainement. Certes, en mettant un terme à la vie de la mère de mon enfant, de celle pour qui moi, je vivais, Dieu a mis un terme à la mienne, qui a basculé d’une seconde l’autre, par la faute du laxisme maladif qui caractérise le Sénégal. Ce laxisme qui connait son comble quand il brise une famille, et, en même temps, un homme, une vie… Ce laxisme qui fait que des routes ne soient pas respectées, ni les consignes, ni les codes, ni les lois. Ce laxisme qui fait qu’un chauffeur de camion  sensé passer régulièrement sa visite technique, puisse rouler sans inquiétude, avec des freins défectueux… que d’injustice…Il s’en est sorti indemne, après avoir tué ma femme et mon enfant, après m’avoir envoyé dans ce lit d’hôpital…Je risque peut être de finir en fauteuil roulant,  comme un légume, même si le médecin soutient le contraire, et lui, il va bien… Ma rage est sans limites. Et, je porterais plainte contre lui, et aussi le contre le propriétaire de cette machine à mort roulante… Voilà où leur indiscipline m’a mené, et mènera inéluctablement le Sénégal, vers la déchéance totale, le recul, le retard, il maintiendra le Sénégal dans cette pauvreté et misère sans non, dans cette voie de développement qui nous semble si longue, et qui est devenue interminable, il continuera à tuer des pauvres innocents, dans les hôpitaux, sur les routes, dans la rue. Ce laxisme nous enfoncera dans les abimes du désespoir, détournera nos enfants, les condamnera à une vie sans repère, ni valeurs, ni discipline. Tant que ce laxisme existera, ce laxisme qui a élu domicile dans toutes les couches de notre cher Sénégal, nous ne connaitrons jamais la sérénité de la croissance et du développement humain, d’abord, social, et enfin, économique.

 

En attendant, je me débats dans mon océan trouble…Me demandant si cette douleur disparaitra un jour, regardant mes proches autour de moi, puisant les seules forces dont je peux disposer, de leur présence…Au fond de moi, je leur suis reconnaissant… Mes larmes brouillent encore ma vue, je sombre dans un sommeil sans rêves, espérant secrètement ne plus me réveiller…

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