Chroniques

Ah, Dakar me manque!

Ah Dakar, Colobane, Centenaire, Sandaga, Pikine, Hlm, toute cette chaleur, ce bouillon, ce mélange d’hommes, de femmes et d’enfants…

Cette chaleur humaine, ce désir constant d’aider, de partager, de s’impliquer de mes frères sénégalais me manque…

 

Le vrombissement du car rapide, l’appel du muezzin, les « thiants », « diangue », « goudi adiouma » me manquent…

 

Le bruit énervant et incessant des enfants jouant au football sous ma fenêtre en est venu à me manquer, les rayons de soleil torrides qui brulent le front en arrivent à me manquer, les pains thon du Diallo boutique, le thiebou diaga de Codou, le yassa poulet grillé de ma maman me manquent…

 

Le sourire de ma voisine, nos discussions incessantes, sa sollicitude, sa solidarité me manquent…

 

Oh ! Que l’ambiance familiale me manque ! La tabaski, les dimanches, tout le monde réuni autour d’un délicieux thiep, suivi d’un bon thé, avec les enfants jouant par ci par là, cet atmosphère si vivant, si chaleureux, me manque à en mourir …

 

Mes collègues, si gentils, tellement sociables, me manquent…

 

Rokhaya, ma ménagère, me manque (je pense tellement à elle quand je suis obligée de cuisiner, de faire le ménage toute seule). Mon tailleur, disponible pour un sous pour retailler un pantalon trop long, mon plombier, mon menuisier, mon cordonnier, tous ces gens  qui sont disponibles aujourd’hui pour demain, et qui négocient à la sénégalaise, me manquent…Même le wakhalè qui m’exaspérait tant me manque…

 

Je suis souffrante, je ne m’inquiéterai jamais, il y aura toujours quelqu’un pour s’occuper de moi. Je dois sortir, pas de problèmes, il y aura toujours quelqu’un pour me garder mon enfant.

 

Ah…On se plaint souvent de ce qu’on a, mais, dès qu’on le perd, on se rend compte de sa valeur.

 

Certes, l’Afrique est pauvre, mais, se rend on compte de notre richesse ? Oui, humainement, socialement, on est riche, plus riche que ces pays grandioses, puissant, qui ne le sont que par les biens, les moyens matériels, mais socialement, ils sont pathétiquement pauvres.

 

Ici, il y a des buildings magnifiques, des voitures extraordinaires belles, des avenues grandioses, impressionnantes, qui n’ont rien à voir avec celle de la « République ». Des centres commerciaux à coté desquelles la nôtre, dernière-née de Dakar ressemblerait à un kiosque, sans exagérer, des centres commerciaux GIGANTESQUES, des autoroutes géantes et interminables, de vrais « tunnels », et un truc que j’avais perdu l’habitude de voir depuis des lustres : feux rouges. Il y en a pleins, partout, partout.  Et, la chose impressionnante aussi, la discipline des conducteurs et des piétons. On ne traverse pas la route à n’importe quel moment, tout est règlementé, avec ou sans policier. La ville est d’une propreté méticuleuse, la nuit, tout est éclairé, les rues, les routes, les maisons, tout ; on est loin des délestages intempestifs. Quand on marche dans ce pays, on sent sa puissance, sa  richesse, on le respecte parcequ’ on sent que ce pays se respecte.

 

Mais, quand on retourne la médaille, c’est une autre face qu’on découvre, une face sombre, froide et triste : Ici, j’ai vu des vieillards marcher seuls, sous le froid, leur sacs ou leur caddy sous le bras, faire leurs courses, et attendre le bus, et je me demande : ou sont leurs enfants, leurs petits enfants ?

 

Ici, il n’y a pas de waxalè pour le taxi, il te dépose et tu payes le prix fort. Ici, il n’y a pas de Bouba le menuisier que tu appelles pour qu’il passe te réparer un truc vite fait, ou un cordonnier du coin pour te coller ta chaussure, ni même Abdou le tailleur qui va te recoudre ton boubou déchiré. Ici, il n’y a personne à part toi, toi seul.

 

Toi, pour te soigner, toi, pour te nourrir, toi pour t’habiller. Le nom de ton voisin, tu ne le connais même pas. Certes, tu en verras qui te lanceront un  « hi » en passant, mais, ça s’arrêtera là. Ici, tu cours 20h sur 24, pour ne pas dire 24. Tu dépenses tous tes revenus, tu n’arrives pas à économiser, tu galères dans le froid, les métros, les bus, les corvées ménagères. Si tu as un enfant, c’est pire. Qui va le garder ? Tu ne sais pas. Tu vois des enfants dans leur poussette, pas assez ou trop couverts, avec leurs parents dans la rue. Et cette dame noire, à 6h du matin, courant, sous un froid glacial, avec, accrochées à ses deux mains, ses deux  petites filles. Tu te demandes: à quelle les a-t-elle réveillées ?  Tu te dis alors, si c’était en Afrique, elles auraient bien dormi, elles n’auraient pas eu cette vie là.

 

Les jeunes veulent venir, parce que ce rêve Américain est devenu un mythe, une curiosité, quelque chose que leur quasi-totalité veut connaitre, mais, la vie ici est extrêmement loin d’être évidente. Il faut être fort, plus fort que les tentations. Fort mentalement pour surmonter le mal du pays, pour pouvoir travailler dans les conditions les plus difficiles ? Fort pour pouvoir supporter l’humiliation, la faim, et surtout, fort pour pouvoir se serrer la ceinture et avoir de quoi aider les parents au pays, et en même temps construire son avenir. Fort pour pouvoir dire « NON » à ses proches au pays qui n’ont aucune idée de la misère dans laquelle on vit, qui pensent que les dollars ou Euro se ramassent dans la rue, qui dorment bien pendant qu’on tombe de sommeil au travail, qui savourent la bonne grillade de la tabaski, ce mouton qui a couté la sueur de notre front, alors que nous, nous croulons sous le poids du travail. Fort pour pouvoir supporter toute cette pression.

 

Dans tous les cas, c’est un choix. Un choix entre la pauvreté de l’Afrique et la richesse de l’occident, entre la chaleur de l’Afrique, et le froid de l’eldorado, entre l’ « émergence », et la puissance, entre deux galères, celle de la richesse sociale combinée à la pauvreté matérielle ou celle de la richesse matérielle combinée à la pauvreté sociale.

 

Malheureusement, ou, heureusement, c’est selon, chez nous, le choix est vite fait…

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