Chroniques

Mode Takhallé

Janvier 2009

MODE TAXALLE*

Baye a 26 ans. Il fait partie de ces innombrables jeunes qui ont étés interpellés il y a de cela, si nos mémoires sont bonnes, huit ans, afin d`apporter un changement radical et ainsi, sauver le Sénégal. Depuis, il a compté huit hivernages et pour lui, rien n`a changé. Au contraire, sa situation s`est empirée ; Il est devenu adulte, ses charges ont augmenté, ses problèmes aussi. A l`époque, il s`était empresse de soutenir le mouvement, de « sanni carte«  (voter) en espérant voir de la lumière au bout ce long tunnel qu`il emprunte aussi longtemps qu`il s`en souvienne. Malheureusement, le tunnel s`est obscurci et rallongé. Ses rêves et ses espoirs se sont brisés au fil des années qui ont suivi cette mutation ; une désillusion totale. D`ailleurs, il a arrêté de se demander si, un jour, il verra une toute petite, même un semblant de lumière au bout de ces ténèbres. Il s`est résigné et ne se bat maintenant que pour son quotidien. Il lui arrive de penser à son avenir et se demande comment faire pour s`en sortir. Il se sent piégé, déchiré entre cette envie si forte de réussir et sa situation si déplorable. Il n`a aucune base, aucun repère. Il est conscient qu`il représente l`espoir de sa famille. Sa mère se lève tous les matins, bien avant le soleil, pour aller vendre des légumes devant le marché de poissons. Elle ne revient que tard le soir avec un bénéfice qui ne lui sert qu`à gérer les besoins essentiels. Sa sœur, elle, est ménagère dans une maison située dans un quartier assez chic et perçoit un salaire misérable : 30 000 francs CFA pour le travail de titan qu`elle abat tous les jours : cuisine, ménage, linge, etc.…Son père est à la retraite et fait la queue tous les trois mois pour recevoir des miettes qui servent à peine à acheter suffisamment de riz et de sucre pour, au moins, préparer du « sombi«  (bouillie de riz). D`ailleurs, les trois repas sont bannis chez lui depuis très longtemps et chacun « taxalle«  pour manger à sa faim. Le prix du riz a quasiment doublé, le pain, le lait, le gaz, tout a flambé. Dans son quartier, les tables de bonnes dames vendeuses de sandwich et de « fondè », les restaurants « tangana Diallo nex brossettes« , les pouss pouss « soupou mouton« , pullulent. Ils pullulent, justement parcequ`ils sont très bien fréquentés, vus leurs couts relativement bas.
Baye s`est refugié dans un mouvement religieux qui lui sert de support et de repère car il sent perdu. Il s`est aussi refugié dans le chanvre, lui et sa bande. Ce sont les seuls moments où ils planent, se sentent ailleurs car la réalité quotidienne leur pèse trop. Baye entend tous les jours parler de « milliards« , des milliards dont il n`entendait jamais parler il y a huit ans. Il se demande où ils se trouvent, ces fameux milliards, alors que, quand il était atteint du palu, sa chambre d`hôpital (qu`il partageait avec 3 autres personnes) ressemblait à tout, sauf à une chambre d`hôpital. Et le comble, la nuit, les moustiques entonnaient la chorale du siècle.
Quand Baye réussit à avoir 100 francs (initialement, c’était 50frs) pour prendre un « raps«  (car rapide), après une bousculade de malades, il peste contre ces embouteillages interminables. Il est découragé rien qu`à l`idée que ces embouteillages sont loin d`être un souvenir, car travaux « d`embellissement«  obligent. Il ne comprend pas pourquoi ils ne finissent pas depuis le temps, ces travaux. Il ne reconnait plus sa ville natale. Elle a été complètement mise sens dessus-dessous.
Des fois, il réussit à décrocher un boulot d`ouvrier dans des chantiers. Son travail consiste à creuser le sol avec une pioche toute la journée, pour gagner 2500, ou, au maximum, 3000 frs par jour. Toute une journée !!! Sous cette chaleur d`enfer, cette poussière, cette pollution, pour ce prix ! C`est révoltant à la limite, mais, « kou segnoul begn sagna nangou«  comme on dit chez nous, il n`a pas le choix, car, d`autres Baye auraient donné n`importe quoi pour être à sa place. Le soir, au moment de prendre sa douche, il se rend compte que les robinets ne sortent qu`un bruit bizarre, ce qui signifie qu`il n`y a pas d`eau depuiiiiiis. Il se résigne, va au salon (enfin, ce qui lui sert de salon), retrouve ses potes pour suivre un match de foot (league des champions) à l`aide d`une télévision préhistorique. Sa colère s`attenue et il se laisse emporter par l`ambiance jusqu`au moment où….. Coupure d`électricité !!!!! Les injures fusent, les esprits s`échauffent. Ce qui est tout a fait compréhensible. Baye se demande encore une fois où sont ces fameux milliards. Pas d`électricité, pas d`eau, les gens ne mangent plus à leur faim, n`ont même plus de quoi se prendre un car rapide, tirent le diable par la queue, volent, trichent, se suicident (« barca wala barzakh » : Barcelone ou la mort), mendient. Les plus faibles sont corrompus, se jettent corps et âmes dans des mouvements spirituels et ont confié leur salut à des êtres humains… Baye a fait partie de ces jeunes qui ont tout cassé, il s’était associé aux marchands ambulants car lui aussi, en avait RAS-LE-BOL. Il a aussi fait parti des acteurs principaux des « émeutes de la faim », car lui aussi, est affamé. Baye n`est pas un cas a part. Il se fond facilement dans la masse de ces « Sénégalèriens«  comme les appelle si bien Xuman. Baye représente la majorité des sénégalais ; ils se battent pour survivre au jour le jour. Il vit en mode TAXALE tous les jours, depuis toujours.
Toi qui lit ces lignes, juste pour ton information, sache qu`il existe des Baye qui ne peuvent se payer le luxe de s`acheter un magazine. Donc, rends grâce à DIEU et aide, soutient, partage avec les Baye que tu côtoies. A chaque fois que tu réserveras une bouteille de 50 000 frs minimum dans le club ou le resto en vogue, dis toi qu`un Baye aurait pu nourrir sa famille pendant un bon moment avec. Penses-y…

* Mode débrouille

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