Chroniques

« Avoir » ou « être » ?

Mère Sarr, c’est comme ça qu’on l’appelle.
Hier soir, comme de temps en temps, quand je vais chez ma mère, je passe la voir…
Il était 20H…Elle était déjà couchée…
Une petite cour, tapissée d’un sable humide, dur, entourée de 3 chambres. Les toilettes, dont les désagréables « effluves » agressaient intolérablement mes narines, se trouvent au fond, et, juste à côté, la porte de la chambre de Mère SARR.
Je tapais alors…3 coups. « Qui est ce ? ». « C’est moi, Raby », « Ah c’est toi, ma fille ! ». Un coup de serrure, et la voilà devant moi…Victime du temps, de l’âge, de ses conditions de vies…Son visage était tout ridé…Et son regard, vide. Mais, dans ses yeux, je vis qu’elle était contente de ma visite …
J’avais presque oublié la configuration de sa chambre: Une minuscule pièce de 2 M2. A l’intérieur, une odeur étouffante vous empêche de respirer. Elle me chercha des yeux. Avec l’âge, ils ne fonctionnent plus très bien…Mon regard se perdait dans cette pièce, misérable…Où les cafards, les souris, et qui sait, peut-être même un rat (?!) cohabitaient avec cet être humain, vieux d’au moins soixante-dix ans. Mes yeux s’arrêtèrent sur le lit, sur-lequel on était assises. Il y avait plusieurs morceaux d’éponges, entassés, sur des barres en bois. J’imaginais alors que le « contre-plaqué » avait dû succomber aux affres du temps, et de l’usure…Je me demandais comment elle faisait pour dormir dessus, toute une nuit, depuis toutes ces années. Je me demandais comment elle faisait pour dormir ici… Je pensais à ma chambre si cosy, à on grand lit si douillet, à ma couette, à cet air conditionné, à ce confort dont Dieu nous avait fait grâce, mes enfants et moi. Et elle, quand je lui demandai où était le drap, elle me montra un foulard noir et me dit : « Ah, ce n’est pas grave, j’étale ce chiffon et je me couche dessus ». Encore une fois, je me demandai comment elle faisait pour vivre ainsi. La chambre n’a aucune aération, elle est à proximité des toilettes. Il y avait une odeur de grenier, une odeur de renfermé, une odeur étouffante. Je me demandai, inlassablement, encore une fois : comment fait elle, pour vivre ici ? Les gros cafards continuaient leur balade sur les murs crasseux, fissurés. Je le regardais, elle, si insouciante, semblant si bien s’accommoder à cette misère, peut-être parce qu’elle n’avait connu rien d’autre. Je regardais cette vielle femme, la peau ridée, esseulée. Je vis passer furtivement, derrière ses bassines, collées au lit, et qui faisaient office de meuble de coin, une petite souris, qui se refugia derrière l’autre seau, sur lequel étaient entassées ses affaires. Je me retournais, et lui demandai : « Pourquoi ne rentres-tu pas au village ? ». « Ce que j’arrive à avoir ici, je ne pourrais pas l’avoir là-bas ».
Je me demandais alors comment devait être la vie au village. Y avait-il pire que ce que j’avais sous les yeux ? Je ne pouvais me résoudre à l’imaginer. Je pris congé. Je ne pouvais pas supporter de voir cette grand-mère, dans cette pièce, plus longtemps. Devant sa porte, elle me dit : « tu diras à ta mère, que je suis consciente sa sollicitude. Mais que pour cette année, je l’excuse, pour le couscous de la tamkharite. Littéralement, elle me dit ceci « Mon cœur ne supporte plus le couscous. Je ne pourrais pas le manger, et ce sera du gaspillage ». Je fronçais les sourcils, impressionnée par sa dignité. Non, depuis que je l’avais connue, elle n’était jamais venue mendier chez nous. Elle était lingère, avant. Avec l’âge, elle avait été obligée d’arrêter. Depuis, elle n’avait plus les moyens de subvenir à ses besoins. Le jour, elle sort, et s’assoie à même le sol, sur le sable, et le soir, elle va se coucher, très tôt. Prisonnière de sa propre vie. Dans mon lit, je me demandais ce qu’elle faisait de ses journées. Elle vivait la même routine, attendant patiemment, ou impatiemment, la mort, qu’elle vienne la libérer. Pourquoi était-elle obligée de vivre ainsi ? La vie a-t-elle réellement un sens, pour elle ? Imaginer sa misère, sa peine quotidienne, perpétuelle, m’était devenu insupportable. Et, avec effarement, je me rendis compte que des Mère SARR, il y en avait tellement ! Des gens seuls, et pourtant, qui vivent en société. Une société où « l’être », est devenu moins important que « l’avoir », et « le paraitre »…Des gens qui ne mangeaient pas, qui ne se soignaient pas, qui n’arrivaient à subvenir à aucun de leurs besoins…Que la vie est injuste ! Que la vie est cruelle, quand elle veut ! Je culpabilisais…Combien de fois dépensais-je des énormes sommes d’argent, pour des futilités, alors que des gens, comme mère SARR, dorment toutes les nuits, le ventre creux ? Je me rappelais la première fois où j’allais la voir. Je l’avais trouvée entrain de manger du pain sec trempé dans de l’eau. La voir m’avait fait descendre de mon nuage. La vie est si injuste !!! Dans mon lit, je m’interrogeai sur son vrai sens. Comment la nature s’était-elle arrangée pour construire toutes ces inégalités ? A cet âge, elle devait être entourée de ses enfants, et petits enfants. Elle a une fille, qui elle, est « submergée par sa propre vie », d’après ce qu’elle dit. J’avais l’impression de me réveiller après un long sommeil. Comme le dit Youssoupha, le rappeur « à force de vivre dans son monde, on perd le sens des réalités ». Le malheur, au Sénégal, c’est ce fatalisme qui nous anime, quand la situation semble hors de contrôle. Quand la situation ne « nous regarde pas » parcequ’on a nos « propres problèmes », on s’en remet à Dieu, en l’inculpant, en inculpant le destin, mais en occultant, en ignorant, ou en oubliant qu’il est de notre devoir, en tant qu’être humain, en tant que croyant, de partager nos biens avec les plus démunis. C’est une OBLIGATION. Nous le leur DEVONS. Cette part est à EUX ! Et ces paroles divines l’attestent : « Accomplissez la salat et acquittez-vous de la zakat » Coran 2.43 ; « Pourtant, que leur a-t-on ordonné, si ce n’est de se vouer exclusivement au culte de Dieu, d’accomplir la salat et de s’acquitter de la zakat, selon les principes de la religion de la droiture » Coran 98.5; « Prélève une aumône sur leurs biens pour les purifier et les bénir » Coran 9.103. Oui, en plus d’aider autrui, nous sommes bénis, et purifiés ! Qu’ALLAH nous gratifie d’un sens de l’empathie, afin que le monde, notre monde, soit meilleur !

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